Si vous avez la flemme de
faire la queue pour Hopper, n’hésitez pas à aller jeter un coup d’œil à
l’exposition Bohèmes, au Grand Palais également (du 26 septembre au 14 janvier
2013).
À travers plus de 200 œuvres, de Leonard de Vinci à Corot, de Courbet à
Manet, de Van Gogh à Picasso, cette exposition met en lumière un de nos grands
mythes modernes, la Bohème, et surtout les Bohèmes.
Le chemin, que l’on nous invite à prendre, nous explique ce pluriel.
La bohème, celle des Bohémiens d’abord.
Appelés
Égyptiens mais aussi tziganes, gitans, ils font leur apparition en Occident au
XVème siècle et deviennent un sujet récurrent pour des artistes tels que
Callot, Georges de la Tour ou même Leonard de Vinci. Le mystère qui entoure
leurs origines, leur vie de errance, en font un symbole de liberté fascinant
pour les artistes.
La bohème,
celle des poètes, peintres, musiciens et autres artistes maudits, ensuite.
Apparue
sous l’Ancien Régime, l’expression « vie de bohême » évoque une
existence menée sans ordre ni raison. Le terme était d’abord discriminant,
utilisé pour cataloguer tous ceux qui errent en marge de la société. Mais
poètes (Rimbaud, Verlaine, Baudelaire…) et artistes (Courbet, Van Gogh, Picasso…) s’en font
fièrement les emblèmes.
Ainsi, le visiteur, après avoir déambulé à travers les représentations
plus ou moins authentiques des bohémiens, peut s’imprégner de la « vie de
bohème » avec la reconstitution d’un atelier d’artiste, son grenier, puis
s’imaginer s’accouder avec lui au comptoir d’un café de Montmartre. Montmartre qui
en ce temps-là accrochait ses lilas... Bref, je vous parle d'un temps que les
moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, ni moi-même d’ailleurs.
En plus de pouvoir donner un sens et un passé aux paroles de la chanson
d'Aznavour, le visiteur aura-t-il peut-être compris la profonde transformation
du statut de l’artiste dès le milieu du XIXe siècle ainsi que l’apport
fondamental des peuples nomades à la construction de l’identité européenne.
Enfin, le visiteur sera certainement marqué par l’évocation de
l’extermination des Rom par Hitler lors de la Seconde Guerre mondiale.
Thomas Gainsborough, Paysage avec bohémiens, vers 1754
« Seigneurs des prés, des monts, des
campagnes, des bois, / Qui, nobles, n’exerçons l’agriculture vile, / Non
captifs pour le gain dans l’enclos d’une ville. »
Alexandre Hardy, La Belle Égyptienne, 1628
Charles Landelle, Jeune bohémien serbe, 1872
« La Bohème […] se compose de jeunes gens tous
âgés de plus de vingt ans, mais qui n'en ont pas trente, tous hommes de génie
dans leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître, et qui seront
alors des gens fort distingués »
Honoré de Balzac, Un Prince de la Bohème, 1845
Gustave Courbet, la rencontre, 1854
« Dans notre société si bien civilisée, écrit Courbet dans une lettre, il faut
que je mène une vie de sauvage ; il faut que je m'affranchisse même des
gouvernements. Le peuple jouit de mes sympathies ; il faut que je m'adresse à
lui directement, que j'en tire ma science, et qu'il me fasse vivre. Pour cela,
je viens donc de débuter dans la grande vie vagabonde et indépendante du bohémien.
»
Charles de Steuben, la Esmeralda, 1839
Dans un vaste espace
laissé libre entre la foule et le feu, une jeune fille dansait. Si cette jeune fille était un être
humain, ou une fée, ou un ange, c'est ce que Gringoire, tout philosophe
sceptique, tout poète ironique qu'il était, ne put décider dans le premier
moment, tant il fut fasciné par cette éblouissante vision. Elle n'était pas grande, mais elle le
semblait, tant sa fine taille s'élançait hardiment. Elle était brune, mais on
devinait que le jour sa peau devait avoir ce beau reflet des Andalouses et des
Romaines. Son petit pied aussi était andalou, car il était tout ensemble à
l'étroit et à l'aise dans sa gracieuse chaussure. Elle dansait, elle tournait,
elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté négligemment sous ses
pieds ; et chaque fois qu'en tournoyant la rayonnante figure passait devant
vous, ses grands yeux noirs vous jetaient un éclair. Autour d'elle tous
les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes ; et en effet, tandis
qu'elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras
ronds et purs élevaient au-dessus de sa tête, mince, frêle et vive comme une
guêpe, avec son corsage d'or sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait, avec
ses épaules nues, ses jambes fines que sa jupe découvrait par moments, ses
cheveux noirs, ses yeux de flamme, c'était une surnaturelle créature.
« En vérité, pensa
Gringoire, c’est une salamandre, c’est une nymphe, c’est une déesse, c’est une
bacchante du mont Ménaléen! »
En ce moment une des
nattes de la chevelure de la « salamandre se détacha, et une pièce de cuivre
jaune qui y était attachée roula à terre.
« Hé non ! dit-il,
c’est une bohémienne. »
Victor HUGO, Notre-Dame de Paris, 1831
Charles Amable Lenoir, Rêverie, 1893
L'Invitation
au voyage
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur,
D'aller là-bas, vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir,
Au pays qui te ressemble!
Songe à la douceur,
D'aller là-bas, vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir,
Au pays qui te ressemble!
Les soleils
mouillés,
De ces ciels brouillés,
Pour mon esprit ont les charmes,
Si mystérieux,
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
De ces ciels brouillés,
Pour mon esprit ont les charmes,
Si mystérieux,
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre
et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n'est qu'ordre
et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Revêtent les champs
Les canaux, la ville entière
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Revêtent les champs
Les canaux, la ville entière
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière
Là, tout n'est qu'ordre
et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Luxe, calme et volupté.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857
Henri-Fantin Latour, coin de table, 1872
« Allons, un bon mouvement, un peu de cœur,
que diable ! de considération et d'affection pour un qui restera toujours, et
tu le sais »
Extrait de lettre de Paul Verlaine à Arthur
Rimbaud, 1875
Vincent Van Gogh, les souliers, 1886
Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal :
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon paletot aussi devenait idéal :
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées!
Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
Arthur Rimbaud, Ma Bohème, 1870
Kees Van Dongen, la gitane, 1911
La Tzigane savait d'avance
Nos deux vies barrées par les nuits
Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l'Esperance
L'amour lourd comme un ours privé
Dansa debout quand nous voulûmes
Et l'oiseau bleu perdit ses plumes
Et les mendiants leurs Avé
On sait très bien que l'on se damne
Mais l'espoir d'aimer en chemin
Nous fait penser main dans la main
À ce qu'a prédit la tzigane
Nos deux vies barrées par les nuits
Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l'Esperance
L'amour lourd comme un ours privé
Dansa debout quand nous voulûmes
Et l'oiseau bleu perdit ses plumes
Et les mendiants leurs Avé
On sait très bien que l'on se damne
Mais l'espoir d'aimer en chemin
Nous fait penser main dans la main
À ce qu'a prédit la tzigane
Guillaume Apollinaire, Alcools, 1907
Ce film austro-allemand de Leni Riefenstahl, d'après l'opéra éponyme d'Eugen d'Albert (1903), tourné en
pleine guerre, entre 1940 et 1944, utilisa 150 figurants roms et sintis, tirés
pour le tournage des camps nazis. Ils y retournèrent à la fin du tournage.








Ouah !! superbe
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