mercredi 31 octobre 2012

Si tu ne sais pas où tu vas, souviens toi d’où tu viens

Si vous avez la flemme de faire la queue pour Hopper, n’hésitez pas à aller jeter un coup d’œil à l’exposition Bohèmes, au Grand Palais également (du 26 septembre au 14 janvier 2013).


À travers plus de 200 œuvres, de Leonard de Vinci à Corot, de Courbet à Manet, de Van Gogh à Picasso, cette exposition met en lumière un de nos grands mythes modernes, la Bohème, et surtout les Bohèmes.
Le chemin, que l’on nous invite à prendre, nous explique ce pluriel.

La bohème, celle des Bohémiens d’abord.

Appelés Égyptiens mais aussi tziganes, gitans, ils font leur apparition en Occident au XVème siècle et deviennent un sujet récurrent pour des artistes tels que Callot, Georges de la Tour ou même Leonard de Vinci. Le mystère qui entoure leurs origines, leur vie de errance, en font un symbole de liberté fascinant pour les artistes.

La bohème, celle des poètes, peintres, musiciens et autres artistes maudits, ensuite.

Apparue sous l’Ancien Régime, l’expression « vie de bohême » évoque une existence menée sans ordre ni raison. Le terme était d’abord discriminant, utilisé pour cataloguer tous ceux qui errent en marge de la société. Mais poètes (Rimbaud, Verlaine, Baudelaire…) et artistes  (Courbet, Van Gogh, Picasso…) s’en font fièrement les emblèmes.

Ainsi, le visiteur, après avoir déambulé à travers les représentations plus ou moins authentiques des bohémiens, peut s’imprégner de la « vie de bohème » avec la reconstitution d’un atelier d’artiste, son grenier, puis s’imaginer s’accouder avec lui au comptoir d’un café de Montmartre. Montmartre qui en ce temps-là accrochait ses lilas... Bref, je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, ni moi-même d’ailleurs.

En plus de pouvoir donner un sens et un passé aux paroles de la chanson d'Aznavour, le visiteur aura-t-il peut-être compris la profonde transformation du statut de l’artiste dès le milieu du XIXe siècle ainsi que l’apport fondamental des peuples nomades à la construction de l’identité européenne.

Enfin, le visiteur sera certainement marqué par l’évocation de l’extermination des Rom par Hitler lors de la Seconde Guerre mondiale.



Thomas Gainsborough, Paysage avec bohémiens, vers 1754

« Seigneurs des prés, des monts, des campagnes, des bois, / Qui, nobles, n’exerçons l’agriculture vile, / Non captifs pour le gain dans l’enclos d’une ville. »

Alexandre Hardy, La Belle Égyptienne, 1628




Charles Landelle, Jeune bohémien serbe, 1872

« La Bohème […] se compose de jeunes gens tous âgés de plus de vingt ans, mais qui n'en ont pas trente, tous hommes de génie dans leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître, et qui seront alors des gens fort distingués »

Honoré de Balzac, Un Prince de la Bohème, 1845




Gustave Courbet, la rencontre, 1854

« Dans notre société si bien civilisée, écrit Courbet dans une lettre, il faut que je mène une vie de sauvage ; il faut que je m'affranchisse même des gouvernements. Le peuple jouit de mes sympathies ; il faut que je m'adresse à lui directement, que j'en tire ma science, et qu'il me fasse vivre. Pour cela, je viens donc de débuter dans la grande vie vagabonde et indépendante du bohémien. »




Charles de Steuben, la Esmeralda, 1839

Dans un vaste espace laissé libre entre la foule et le feu, une jeune fille dansait. Si cette jeune fille était un être humain,  ou une fée, ou un ange, c'est ce que Gringoire, tout philosophe sceptique, tout poète ironique qu'il était, ne put décider dans le premier moment, tant il fut fasciné par cette éblouissante vision. Elle n'était pas grande, mais elle le semblait, tant sa fine taille s'élançait hardiment. Elle était brune, mais on devinait que le jour sa peau devait avoir ce beau reflet des Andalouses et des Romaines. Son petit pied aussi était andalou, car il était tout ensemble à l'étroit et à l'aise dans sa gracieuse chaussure. Elle dansait, elle tournait, elle tourbillonnait sur un vieux tapis de Perse, jeté négligemment sous ses pieds ; et chaque fois qu'en tournoyant la rayonnante figure passait devant vous, ses grands yeux noirs vous jetaient un éclair. Autour d'elle tous les regards étaient fixes, toutes les bouches ouvertes ; et en effet, tandis qu'elle dansait ainsi, au bourdonnement du tambour de basque que ses deux bras ronds et purs élevaient au-dessus de sa tête, mince, frêle et vive comme une guêpe, avec son corsage d'or sans pli, sa robe bariolée qui se gonflait, avec ses épaules nues, ses jambes fines que sa jupe découvrait par moments, ses cheveux noirs, ses yeux de flamme, c'était une surnaturelle créature.
« En vérité, pensa Gringoire, c’est une salamandre, c’est une nymphe, c’est une déesse, c’est une bacchante du mont Ménaléen! »
En ce moment une des nattes de la chevelure de la « salamandre se détacha, et une pièce de cuivre jaune qui y était attachée roula à terre.
« Hé non ! dit-il, c’est une bohémienne. »

Victor HUGO, Notre-Dame de Paris, 1831







Charles Amable Lenoir, Rêverie, 1893

L'Invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur,
D'aller là-bas, vivre ensemble!
Aimer à loisir,
Aimer et mourir,
Au pays qui te ressemble!
 Les soleils mouillés,
De ces ciels brouillés,
Pour mon esprit ont les charmes,
Si mystérieux,
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l'âme en secret
Sa douce langue natale.
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu'ils viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Revêtent les champs
Les canaux, la ville entière
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumière
Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857




Henri-Fantin Latour, coin de table, 1872

« Allons, un bon mouvement, un peu de cœur, que diable ! de considération et d'affection pour un qui restera toujours, et tu le sais »
Extrait de lettre de Paul Verlaine à Arthur Rimbaud, 1875




Vincent Van Gogh, les souliers, 1886

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal :
J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;
Oh ! là là ! que d'amours splendides j'ai rêvées!

Mon unique culotte avait un large trou.
- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !

Arthur Rimbaud, Ma Bohème, 1870




Kees Van Dongen, la gitane, 1911

La Tzigane savait d'avance
Nos deux vies barrées par les nuits
Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l'Esperance
L'amour lourd comme un ours privé
Dansa debout quand nous voulûmes
Et l'oiseau bleu perdit ses plumes
Et les mendiants leurs Avé

On sait très bien que l'on se damne
Mais l'espoir d'aimer en chemin
Nous fait penser main dans la main
À ce qu'a prédit la tzigane

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1907






Ce film austro-allemand de Leni Riefenstahl, d'après l'opéra éponyme d'Eugen d'Albert (1903), tourné en pleine guerre, entre 1940 et 1944, utilisa 150 figurants roms et sintis, tirés pour le tournage des camps nazis. Ils y retournèrent à la fin du tournage.


































mercredi 17 octobre 2012

Le grand Canaletto de Venise… au musée Maillol


Cet automne, Paris se la joue vénitienne avec deux expositions sur Canaletto (1697 – 1768), le peintre de Venise.


 L’une au Musée Maillol, l’autre au musée Jacquemart-André. J’ai commencé par celle proposée par le musée Maillol. 


En toute modestie, ce n’était pas une grande découverte pour moi. Canaletto ayant beaucoup produit (il était d’ailleurs submergé par les commandes) et étant présent dans pratiquement tous les musées, vous êtes déjà forcément tombés sur un des ses tableaux représentant Venise. Toutefois, les chefs d’œuvre dévoilés au Musée Maillol proviennent de collections particulières et de grands musées étrangers, et ont donc, pour certains, jamais été exposés, tout du moins en France.


 Venise, Venise, Venise, les 46 tableaux, dessins et croquis exposées, ont pour thème exclusivement la Sérénissime. Autant vous dire que vous allez en bouffer de la gondole…Célibataires s’abstenir ;)


Et même lors de ses séjours à Londres, c’est toujours Venise que Canaletto a en tête.


 L’énorme production et le succès de Canaletto s’expliquent en partie par la mode à cette époque du XVIIIème siècle du « Grand Tour ». A la manière des bus de touristes japonais qui enchaînent les capitales européennes en quelques jours, les jeunes gens des hautes classes sociales européennes, essentiellement britanniques, visitaient la France, les Pays-Bas, mais surtout l’Italie. Et Venise était un passage obligé, tout comme Rome, Naples et Florence. Mais contrairement aux Japonais, ils prenaient plus leur temps pour ce voyage destiné à parfaire leur éducation. Ces voyageurs chanceux étaient le plus souvent de grands amateurs d’art, et donc autant rapporter un petit Canaletto, qu’une carte postale ou une mini-gondole en bois avec son nom marqué dessus.


 Revenons-en à l’expo : celle-ci propose un parcours plus ou moins chronologique de la carrière de Giovanni (le prénom de notre ami vénitien), avec donc ses premières années et sa formation de peintre de décors de théâtre, puis son apogée avec les tableaux des collections russes et anglaises, et enfin les dernières années.


 Ce parcours chronologique est censé nous faire comprendre l’évolution du style de Canaletto. Mais honnêtement, je n’ai pas réussi à l’appréhender. Là, c’est bien plus que Paires et Séries, de Matisse, on a un peu l’impression de voir 25 fois le même tableau, la même scène, mais d’un point de vue différent (vue du pont du Rialto, d’amont, d’aval, du sud, du Nord…). Le parcours proposé était plutôt spatial que temporel…


 Cela ne veut pas dire que je n’ai pas aimé. Au contraire, j’ai toujours été saisie et conquise par la lumière et l’intensité des tableaux de Canaletto. J’apprécie les effets de relief, voire de trompe-l’œil, l’aspect théâtral, ces petits personnages (même s’ils n’ont pas ce côté piquant et divertissant des personnages de Brueghel). J’aime aussi le travail très précis sur les détails architecturaux, et pour cela, la présentation de carnets de croquis, aux traits parfois tremblants, est très intéressante.


 J’ai également été surprise par la taille de certaines de ces œuvres, au moins 3 mètres sur 2 pour quelques unes, alors que je n’avais vu auparavant que des œuvres au format plus standard (plus faciles à transporter pour nos touristes du XVIIIème). Autre grand intérêt : grâce à cette expo, on conçoit mieux comment Canaletto travaillait. En gros, il se baladait en barque (ou en gondole?) sur les canaux, avec ses carnets  et ses instruments optiques. D’ailleurs, le musée Maillol nous laisse tenter d’utiliser une chambre optique avec miroir et lentille, a priori celle-là même qu’utilisait Canaletto. Et, si on n’a pas une copine qui se plante juste devant, et bien, on arrive presque à comprendre comment ça marche.



 Je ne sais pas encore si j’irais voir l’autre exposition au musée Jacquemart-André. Qui m’emmène à Venise plutôt ?




 Au musée Maillol...

 


 La Piazza San Marco avec la basilique et l'église San Gemignano, Museum of Fine Arts, Houston



 L'escalier des Géants du Palazzo Ducale, 1755-1756, Collection of the Duke of Northumberland, Alnwick, Grande Bretagne



 Le grand Canal et le pont du Rialto vus du Sud, Palazzo Barberini, Galerie Nationale d'Art antique à Rome



 L'entrée du canal Grande et l'église de la Salute





 L'église du Redentore





jeudi 11 octobre 2012

Helmut vs Henri


Je remonte le temps pour vous faire part de deux expo vues depuis longtemps déjà.

Matisse, paires et séries, au Centre Pompidou et Helmut Newton au Grand Palais.


Matisse d’abord. C’est quand même lui, entre autres, qui m’a fait choisir ma (première) voie. Mais, comme pour mes exams de première année, je n’ai pas grand chose à raconter. Les œuvres s’apprécient d’elles-mêmes, sans forcément avoir à blablater derrière.

Tout de même :
L’exposition montre un aspect singulier de l’oeuvre d’Henri Matisse : la répétition d’un même sujet, d’un même motif, qui lui permet d’explorer la peinture elle-même, et qui nous permet de décrypter son processus créatif.

Le centre Pompidou propose un parcours de l’ensemble de l’oeuvre de Matisse (de 1899 à 1952) en déclinaison de tableaux formant des paires ou séries très définies. 


 Capucines à la danse I et Capucines à la danse II de 1912


 Intérieur, bocal de poissons rouges, 1914 et Poissons rouges et palettes, 1914-1915


 la blouse roumaine, 1940 et le rêve ou la dormeuse, 1940


 Nu bleu II 1952


Il faut laisser libre cours à votre imagination (ou passer par la boutique du Centre pour acheter un bouquin...malins les organisateurs !) car il y a assez peu de textes explicatifs au cours de l’exposition, mais la mise en parallèle des œuvres parle généralement d’elle-même et les tableaux s’éclairent au regard l’un de l’autre.

Au final, ce qui m’a le plus marqué, ce sont les cadres et leur évolution. Des œuvres d’une telle modernité, dans des cadres dorés trop travaillés du XIXème, mais de rigueur à l’époque où Matisse a peint ces œuvres, font face aux œuvres réencadrées pour être mises au goût du jour.

Si vous avez de la chance (et un peu dl'argent), l’exposition est présentée à Copenhague, au Statens Museum for Kunst, jusqu’au au 28 octobre 2012, et au Metropolitan Museum of Art, à New York, du 4 décembre 2012 au 17 mars 2013. Un petit crochet par Matisse avant de rendre visite à La Petite Sirène ou à la Statue de la Liberté...


 
Après le Centre Pompidou, direction le Grand Palais : la couleur et la fraicheur de Matisse laisse place au noir et blanc et à la frontalité de Helmut Newton. 



On l’aura bien compris, Newton impose le nu, là où on ne l’attend pas, dans la mode et la publicité. Son style « porno chic » était avant-gardiste, je veux bien le croire, à l’époque, mais me laisse de glace aujourd’hui.

Ok, il peut faire vibrer en moi mon côté féministe, car sous son objectif, la femme est forte, fière de sa féminité et joue la dominatrice. Et me donne l’envie de retourner à la salle de sport, avec ses modèles athlétiques et sculpturaux.

Ce qui est intéressant, c’est que malgré la nudité, on ressent le côté bourgeois de ce milieu photographié, surtout quand les modèles sont des personnalités, telles Catherine Deneuve ou Margaret Thatcher.